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1. REDACTEUR : Bernadette LIZET
Date de la rédaction : 17 août 1999
2. INTITULE : La traction animale à Rennes
Mots-clefs : Cheval municipal, espace vert, gestion différenciée, parc rustique, énergie douce, patrimoine vivant, campagne dans la ville, symbole du rural, image de l'action municipale.
3. ORGANISME
Direction des Jardins de la Ville de Rennes
4. SOURCES D'INFORMATION
- Dossier technique et dossier de presse
- Terrain (23 avril 1998) : entretien avec P. Lhoumeau, directeur du Service des Jardins, et P. Hourmilougue, directeur-adjoint du Haras d'Hennebont ; au Parc des Gayeulles, avec les deux employés-charretiers, M. Ravenel et E. Heluard.
5. DATES, DUREE, PERIODICITE DE L'OPERATION
Action quotidienne (jours ouvrables), à l'année.
6. REPERES HISTORIQUES, GEOGRAPHIQUES ET SOCIAUX
- A Rennes, le choix du maillage vert et d'une pénétration de la campagne dans la ville
Pauvre en industrie, la ville de Rennes (204 000 h) est circonscrite par sa rocade : pas de banlieue. Au-delà de leur "périphérique", les Rennais - des ruraux d'origine, qui ont souvent gardé des liens forts avec le milieu rural - passent dans la campagne. Le district est composé de 30 communes rurales, qui constituent une ceinture verte autour de la capitale bretonne. Depuis les années 1960, d'une municipalité à l'autre, une politique d'urbanisation cohérente s'est développée. Point crucial : la maîtrise foncière. Le patrimoine vert de la ville est ainsi passé de 60 ha en 1960 à 775 ha en 1998. Une expansion qui a placé le Service des Jardins dans la nécessité de trouver les moyens matériels du contrôle de ces espaces : la gestion horticole - comme au Parc du Thabor, en centre ville - est coûteuse (en personnel, en technique, en intrants). A partir de prairies bocagères argileuses, on crée le Parc des Bois, 28 ha de "masses boisées, de pelouses censées représenter les clairières, 3 ha d'étangs" (1966, ouverture au public en 1978). Gagnées sur de vastes terres agricoles, les nouvelles acquisitions doivent être traitées selon un modèle technique différent, et la stratégie paysagère du Service des Jardins accompagne le passage des ruraux vers la ville, en composant des lieux tout à la fois agrestes et "naturels". C'est le germe d'une réflexion originale, qui se formalisera ultérieurement en "gestion différenciée" (1994) : reconnaissance de la diversité et de l'identité biologique et sociale des espaces sur le territoire urbain, prise en compte de leurs histoires propres, afin de définir une stratégie d'entretien adaptée. Autres caractéristiques de la gestion différenciée, plus récemment affirmées : le souci de la biodiversité, le soin et l'intérêt apportés à à la vie sauvage, la flore spontanée (dans le Parc des Gayeulles, installation des champignons et des écureuils); et le travail de communication, qui s'est affirmé dans les années 1990. Communiquer en "interne", au sein d'une équipe de jardiniers confrontés au caractère expérimental de leur pratique. Communiquer vers l'extérieur, en direction des habitants : un film vidéo a été présenté dans des Conseils de quartiers, pour susciter les réactions et la participation, parfois houleuse ; une exposition a été réalisée dans le cadre des Fêtes du jardinage, instituées à Rennes en 1983. Mais les villes de Rennes et d'Orléans ont également tenu un rôle important dans le réseau européen des agents de la fonction publique territoriale, de plus en plus impliqués par les pratiques relevant de l'écologie urbaine et du développement durable (gestions différenciée, harmonique, ou écologique).
La décision d'intégrer un cheval de trait (breton bien sûr) au sein du personnel et dans le matériel des jardiniers a plus exactement à voir avec la catégorie 7 de la grille classificatoire des espaces verts rennais, les "parcs rustiques", tel le Parc des Bois, devenu Parc des Gayeulles avec la municipalité Hervé, qui en triple la surface. L'arrivée de la jument bretonne porte aussi directement la marque de la personnalité du nouveau maire, et son goût pour la culture paysanne régionale. Cet élu socialiste a renforcé l'action de communication, et l'image d'une ville qui "fait entrer la campagne" dans son tissu bâti. L'introduction du cheval breton dans l'échiquier municipal participe d'une volonté de "donner du sens" à ses lieux publics, à transformer les espaces verts en paysages habités par une référence commune à la campagne. Des talus plantés au cheval de ferme : le Service des Jardins maille la ville de patrimoine vivant, pour le quotidien des citadins.
- 1977-1998 : une forte dynamique équestre sur le site du Parc des bois/les Gayeulles
Le Service des jardins de Rennes gérait le végétal. Pourquoi pas l'animal ? Le site est tout trouvé : le Parc des Bois (futur Parc des Gayeulles) s'était constitué autour d'une ancienne ferme laitière. En 1977, elle devient la Ferme des enfants, qui fait vivre (et se reproduire) vaches, poneys, moutons, cochons et basse-cour. Un jardinier de la ville y trouve à exercer ses compétences initiales de vacher. Des soins aux animaux à la pédagogie de la mort proprement donnée (aux lapins), l'ancienne fermière assure le passage : elle devient animatrice. Les enfants rennais pratiquent l'équitation sur poneys en échange d'une participation au travail sur la "ferme" : auprès des animaux, dans le potager.
A la fin des années 1970, le Parc des Gayeulles fête le retour du traditionnel concours hippique de Bretagne, une institution centenaire qui avait dû se déplacer à Saint-Malo pendant la guerre. Quelques années plus tard, l'équitation verte est en plein déploiement dans la région. Elle est représentée par une association très active, la Société des amis du cheval (présidée par un employé du Conseil régional), qui organise un défilé dans la ville. En 1991, La création des Journées nationales du cheval à l'instigation du Service des Courses de l'élevage et de l'équitation (les Haras Nationaux), donne l'occasion d'un rapprochement historique de la famille équestre bretonne, dans l'esprit des concours hippiques du tournant du siècle dernier. Les Fêtes du cheval de Rennes réunissent les mondes du saut d'obstacles, de la randonnée (Amis du cheval), mais aussi les Poneys-clubs, et les éleveurs du cheval breton (Breton : c'est -à- dire "de trait" : Syndicat des éleveurs basé à Landerneau), qui déplacent sur Rennes la Finale régionale du concours. 150 chevaux de trait, 600 chevaux au total : un "gros bazar", auquel s'adjoint une réflexion sur le "cheval animateur de l'espace rural" (un colloque organisé par le CEREOPA, intégré depuis dans l'Institut du cheval). La fête du troisième week-end de septembre s'enrichit les années suivantes de courses de poneys (sous l'égide d'une Fédération des courses de poneys unique en France), un concours de races de poneys, le Horse ball, l'équitation western (avec le Quarter horse). Et enfin l'attelage : chevaux, poneys avec, tout récemment, les ânes.
La Finale des éleveurs de chevaux bretons ne peut être fixée sur la capitale régionale, mais une délégation d'une vingtaine de juments s'y produit tous les ans. Car le public a manifesté un attachement particulier pour les "lourds", le directeur du Service des jardins "sent bien cette relation atavique au cheval traditionnel". Le maire n'a pas besoin de pousser beaucoup. En 1993, Duchesse, jument de 2 ans et demi, fait renouer la Ville de Rennes avec la traction animale publique. Elle sort d'un élevage "accro" des concours (de modèle et d'attelage), mais qui fait aussi travailler tous les jours (exploitation légumière du Léon, Finistère).
7. ACTEURS
C'est la Direction des Jardins de la Ville (J. le Rudelier, auquel a succédé P. Lhoumeau), en étroite concertation avec le maire (E. Hervé) qui a porté le projet et l'a concrétisé.
Personnes et professions impliquées : deux jardiniers-charretiers, Agents d'entretien qualifiés, M. Ravenel et E. Heluard. Une formation complémentaire à l'attelage a été apportée par le Haras d'Hennebont. Le Syndicat des éleveurs du cheval breton a fait le lien avec l'éleveur qui a vendu la jument.
8. DEFINITION DE L'ACTION
Le 8 décembre 1993, la jeune Duchesse, fille d'Altesse (le cheval de trait est source de fierté en Bretagne) est donc "rattachée à l'équipe qui gère le Parc des Gayeulles". Le responsable du Parc et de la ferme est un "homme de cheval" (de trait) : il possède une Bretonne de loisir, qu'il monte et attèle à une carriole qu'il a lui-même retapée, et participe tous les ans à la Fête du cheval, où lui échoit l'honneur de promener le maire. On a monté un box à la Ferme des enfants, ce qui résoud les problèmes d'intendance du week-end. Un appel d'offre a été lancé dans le Service des Jardins, "à la recherche des mémoires vives". On pensait à juste titre que la culture des charretiers de ferme pouvait être réactivée. L'agent-charretier (la cinquantaine) qui fait équipe avec la jument, en bleu de travail et sans fouet autour du cou : "Pour moi, le cheval c'était une page d'histoire qui était tournée : en 64 quand j'ai quitté la ferme j'avais 20 ans, mais ça m'a toujours plu quand même, on garde quelque chose quand on a été élevé dans un milieu, en 53 j'avais 9 ans, je suivais les chevaux sur la lieuse...". Son remplaçant (congés de maladie et vacances) a la même trajectoire de vie : ce sont des ruraux qui ont cherché du travail en ville. Ils ont à cur de parfaire le dressage très initial d'une pouliche de caractère : "au début ça a été dur, elle avait peur de tout, elle était pas habituée à tirer, fallait pas qu'elle s'arrête au milieu, c'était fini. Faut pas les buter au début. Même aujourd'hui, faut pas l'arrêter dans une montée. Mais on a l'habitude de ses (caprices). Avec le public, les gosses, on surveille quand même. Les petits, tout le monde veut la caresser. Je dis : toujours devant. Mais non, elle pose pas de problème. Elle est douce comme bête. Moi, je l'aime bien Duchesse et j'en ai soin, ça reste parce qu'on l'a fait tout jeune". En bref, on sait y faire, et une forte relation s'est créée entre l'agent-charretier (qui se retrouve bien dans ce qualificatif) et la jument.
Le directeur plaisante sur le statut de lla nouvelle recrue : personnel ou matériel ? "Je dirai pas que c'est un agent municipal, bien que sur le tableau des effectifs, on a une photo de Duchesse avec son nom.On a supprimé une moto-brouette quand on a acheté Duchesse, donc elle a quand même remplacé un engin". Mais le moteur animé n'est pas tout à fait l'équivalent de la machine, et les ATQ (Agents techniques qualifiés) qui s'en occupent perçoivent cette fonction nouvelle comme une promotion (sans salaire) : on espère l'institutionalisation d'un qualificatif qui reste dans l'air : "agent technique animalier".
L'animal municipal, donc, se substitue à la "moto-brouette". Mais aux tâches techniques ("nettoyage des poubelles, gravillonnage des allées, ramassage des bois morts qui tombent, avec le vent en hiver, la feuille : le travail du parc en somme") s'ajoute un rôle médiatique, plus difficile à contrôler ("les enfants aiment bien la caresser c'est vrai, on peut pas envoyer les gens promener mais enfin faut pas aussi arrêter de trop c'est sûr"). Bien médiatisé (Bulletin municipal, journaux locaux) l'animal qui a remplacé les "machines pétaradantes", est désormais "un symbole, dans lequel les gens se retrouvent".
Avec sa carriole (une benne moderne montée sur roues pneumatiques, fournie par l'éleveur), son harnais "récupéré dans une ferme", Duchesse arpente les allées et les sous-bois du domaine 5 jours sur 7 (sauf les week-ends), toute l'année, toute la journée. Elle passe ses jours de repos dans un pré appartenant à la ville à proximité du Parc des Gayeulles. Une ferrure ordinaire tous les 2 mois suffit... mais les agents qui la mènent aux guides usent leurs souliers ("quand on fait vraiment les poubelles on fait 10 à 15 km certains jours"), ce qui fait pointer quelques problèmes pour l'avenir ("il y a un petit jeune qui est venu avec moi, mais le soir il montait dans la charrette, il a pas demandé à refaire la tournée...").
Le directeur des Jardins a écarté toutes les demandes qui auraient pu pousser l'expérience de la traction animale vers une autre image : Duchesse ne poulinera pas, ne promènera pas d'enfants, elle reste étroitement liée à une activité technique (le transport de graviers, de feuilles, de bois mort et accessoirement de betteraves pour l'alimentation des bêtes de la Ferme des enfants), à une image (son travail représente la qualité de l'action municipale d'entretien : respectueuse du cadre de vie, en prise avec la culture rurale) ; et à un lieu (le parc des Gayeulles).
9. CAVALERIE : Voir rubriques précédentes
10. INSCRIPTION DANS DES RESEAUX
- Celui des villes pratiquant la gestion différenciée (mais sans référence directe et significative à des actions "cheval de trait").
- La grande famille bretonne du cheval, dans la diversité de ses microcosmes (différentes pratiques équestres : saut d'obstacle (chevaux et poneys), équitation western, horse-ball, courses (poneys), attelage (chevaux de sang et de trait, poneys et ânes, élevage (poneyx, chevaux de trait).
11. ASPECTS ECONOMIQUES
"On n'a pas fait de calcul économique, et je crois qu'il ne faut pas en faire. Ça va quand même moins vite que la moto-brouette, mais par contre on n'a pas les frais d'assurance, l'entretien revient moins cher" (le directeur du Service des Jardins).
12. PERSPECTIVES
- Pas de développement prévu de la cavalerie (Duchesse est un symbole : unique)
- Le Service des Jardins de Rennes serait à la recherche de matériels modernes hippotractés (par exemple, pour l'épandage des engrais)
- Proposition des agents-charretiers : utiliser l'animal pour biner les betteraves de la Ferme des enfants
(un outil de ferme ancien conviendrait)
- Le problème de la relève de ces agents n'est pas immédiat (retraite dans plusieurs années), mais il se posera : cette génération fait le lien direct avec la culture charretière.
13. CONTACTS
P. Lhoumeau, Direction des Jardins , Hôtel de Ville, BP 3126 RENNES Cedex
Tél. 0299285660 - Fax 0299285844
14. FICHES À CONNECTER (POUR POURSUIVRE LA RECHERCHE)
- La Fête du cheval de Rennes
- Pratique d'attelage du responsable du Parc des Gayeulles et de la Ferme des enfants
- Gardiennage à cheval des dunes de Carnac (gendarmerie)
- Gardiennage à cheval de la forêt domaniale de Rennes ( un agent, cheval personnel) ; perspectives de débardage à cheval "pour faire accepter les coupes à blanc"
- Nettoyage de la voirie à Rambouillet
- À Pacé (Côtes d'Armor) : un étalon de réforme mis à disposition d'un poney-club, qui le confie à une association de réinsertion pour l'enlèvement de poubelles sur la voirie, et l'entretien de chemins
- Écomusée de Rennes : juments poulinières (présentation de races, conservatoire, attelage touristtique)
- Cheval et vaches bretons comme "brouteurs écologiques" et patrimoine de pays (marais de Redon par exemple)
15. SYNTHESE ET PISTES DE RECHERCHE
- À Rennes, capitale bretonne sans banlieue, circonscrite dans sa rocade et protégée par la ceinture verte des 30 communes rurales de son district, la traction animale a récemment trouvé sa place dans une politique originale de gestion des espaces verts qui accompagne le développement urbain depuis les années 1960. La volonté de maîtrise foncière s'est traduite par l'acquisition d'un patrimoine considérable, en progression rapide et constante. Comment mettre en valeur ce bien municipal disparate et éclaté de plus de 600 ha en 1998 ? Le Service des Jardins a très tôt mis en uvre une stratégie d'entretien qui allait servir de référence dans le réseau des ingénieurs de la fonction publique territoriale en Europe, sous le terme de la gestion différenciée (reconnaissance et valorisation de la diversité des sites, prise en compte de leur histoire dans les quartiers, logique d'entretien adaptée). Les préoccupations écologiques et la gestion "durable" (gestion citoyenne, et tournée vers l'avenir) s'imposent dans les années 1990 : l'idée du maillage écologique de ces espaces se combine à celle d'une pénétration de la campagne et de la nature dans la ville. Par delà sa fonction technique (petits transports lents), le cheval de trait (à l'instar du talus planté), réalise et représente cette jonction de l'écologie et du rural.
- Le Service des Jardins et le site du Parc municipal des Gayeulles ont joué le rôle de plaque tournante de la culture équestre bretonne, réactivée et unifiée par l'institution nationale de la Fête du cheval créée en 1990 : la passion du cheval constitue l'un des traits cuturels de la Bretagne. Le "lourd" s'y retrouve parmi les le chevaux de concours hippiques, les poneys de course et d'obstacle, les ânes attelés, les jeux de ballon à cheval, les Quarter horse de l'équitation américaine. Rennes, qui affirme son inscription dans le rural, choisit de renouer avec la traction attelée, c'est à dire avec le cheval de trait, identifié comme le seul véritablement breton, émanant du monde paysan. La Ville a trouvé une image vivante et forte du rural ancien, auquel elle donne un nouveau sens. La jument de trait municipale est affectée aux travaux d'entretien du haut lieu équestre des Gayeulles ; mais elle est aussi reliée à la Ferme animalière des enfants, qui constituent son public le plus passionné.
- Le Service des Jardins a parié avec succès sur la vitalité d'une culture paysanne où le savoir-faire charretier pouvait être réactivé : le personnel qui lui est attaché possède la double expérience du moteur mécanique et animal, sans "complexe du diesel". Mais leur position est fragile, et ces agents-charretiers savent qu'ils assurent cette fonction de passage, à la jonction des deux mondes.
16. DATE DE VALIDATION PAR LES ACTEURS : 5 novembre 1999