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Rapport "Chevaux de trait : le retour ?"

III. APERÇUS REGIONAUX :
BOURGOGNE ET BASSE-NORMANDIE

b. Basse-Normandie

3. Conclusion

 

Dans notre introduction, nous avons insisté sur l'importance que nous estimons devoir porter aux structures et plus généralement aux acteurs de la relance du cheval de trait. Nous avons posé, comme point essentiel de l'actualité, la mutation sociale en cours qui se laisse décrypter dans les actions présentées. Toutes offrent une entrée possible, particulière et intéressante, à une recherche ethnologique qui se donnerait pour objet de saisir et analyser la situation actuelle. Aussi, en conclusion, nous proposons de nous intéresser plus spécifiquement à un aspect de la tendance actuelle pour développer ce que pourrait être une recherche.

L'une des finalités de la recherche serait de mettre à l'épreuve l'hypothèse qui se dégage de notre étude et des fiches présentées, selon laquelle existent en Basse-Normandie deux cultures d'élevage distinctes élaborées autour des chevaux cobs normands et percherons et, le cas échéant, de les faire valoir.

Dans l'hypothèse de l'existence de " cultures du cheval de trait " distinctes dans le Perche et le Cotentin, il est essentiel de prêter une attention particulière aux syndicats de race, à leur singularité historique et sociologique. En effet, considérant l'ancienneté de l'infrastructure percheronne - Société Hippique percheronne de France (SHPF) et syndicats d'éleveurs - et la jeunesse de l'organisation cotentine, les observations suivantes peuvent être formulées :

En vis à vis, dans la configuration sociologique constituée autour de l'élevage du percheron où les structures existantes sont dominées par le groupe socioprofessionnel des étalonniers privés (l'étalonnage privé est très faible dans la race cob normand, cf. fiches Haras), la marge de ré-appropriation par d'autres acteurs est très étroite. Le mouvement de renouvellement au sein du groupe dominant, de sa population et de ses choix, semble déterminant à moins d'une transformation du microcosme percheron, qui verrait, par exemple, la disparition de ce groupe professionnel qui se vit comme étant en difficulté (raréfaction et vieillissement de sa population) et semble traverser une crise de légitimité (croiser les fiches Vallon-sur-Gée et Révision du standard percheron ).

Dans ce contexte, il serait intéressant d'observer comment les Haras Nationaux composent avec chacune de ces cultures locales : comment, par exemple, chacun des Haras investit la race dont il a la charge ? Comment ajuste-t-il la politique nationale ? Quelle originalité lui donne-t-il ? Comment chaque circonscription s'emploie-t-elle à donner une image d'elle-même à travers une race équine ? Comment travaille-t-elle son intégration au milieu de l'élevage, où elle met en jeu sa légitimité technique et politique ?

Les syndicats de races sont la clé de l'articulation de chaque Haras au terrain. Quelles relations entretiennent ces organismes entre eux ? Dans le berceau de deux races et deux cultures d'élevage voisines et bien distinctes, c'est auprès de la population des éleveurs et des utilisateurs, représentée par les syndicats d'élevage et les associations d'utilisateurs, qu'il faut travailler pour en saisir la richesse et la particularité. Simultanément, ce sont des structures coordinatrices originales telles que Trait Normand ou le Conseil des Chevaux de Normandie, offrant une vue panoramique sur le " monde du cheval de trait " en Basse Normandie, qui donnent le mieux à voir dans toute sa finesse et sa complexité le réseau des relations qui associe tous ces acteurs dans un mouvement synergique.

La mutation sociale de l'univers du cheval de trait s'articule autour de la transformation survenue dans la sphère de la consommation, qui bouscule l'univers de la production : l'apparition des utilisateurs de chevaux à l'attelage. Le rapport à l'animal (et pas seulement à la production) qui n'est plus le monopole de la profession agricole doit non seulement être partagé mais également être recomposé : car c'est une chose que l'animal, c'en est une autre que la carcasse ou la viande (le rapport à la viande n'est pas, à proprement parler, un rapport à l'animal et partant, si la boucherie en est un, le réseau des hommes en relation à l'animal vif se résumait aux professions agricoles et para agricoles, aujourd'hui cette relation leur échappe en tant que monopole ; cf. N. Viales, 1987). C'est ce dont témoigne les concours d'utilisation et la présentation attelée des étalons : le rapport à la production est transformé dès lors que, promis à l'attelage, le cheval reste plus longtemps sur l'exploitation que s'il était destiné à la boucherie coûtant donc plus cher à produire. Le rapport à l'animal est bouleversé du fait qu'il doit être dressé pour être valorisé à la vente ce qui engage l'éleveur dans une relation au cheval qu'il n'a généralement pas dans le contexte actuel de production. Cette mutation sociale (et son lot de transformations en chaîne) que B. Lizet pointait dès son émergence en 1989, est sans doute le fait le plus évident et le plus essentiel ; celui qu'il faut saisir et analyser . Ces mouvements de fond se lisent dans le croisement des fiches consacrées aux acteurs et celles relatives aux actions qui met en avant des pratiques de réseaux, d'alliances et de négociations permanentes dans lesquelles se joue la politique du cheval de trait.

L'objet de la recherche serait, à proprement parler, de comprendre dans le détail la diversité et l'organisation sociale du monde du cheval de trait. Nous proposons de traiter la question séparément mais suivant une méthode identique, tant dans la Manche (fief du cob normand), que dans l'Orne (fief du percheron) et dans le Calvados, espace intermédiaire de cohabitation des deux races et où l'identification des chevaux de trait est très nettement la plus lacunaire.

L'entrée offerte à l'observation : le dressage. En effet, le dressage est une qualité de plus en plus requise du cheval, au point de devenir dans certaines circonstance une exigence. Il valorise et met en avant l'existence d'une population d'utilisateurs et le poids qu'elle prend dans l'organisation de la production. Le dressage, qui socialise le cheval, exprime un nouveau rapport de familiarité à celui-ci. Mais ce nouveau rapport entre l'homme et l'animal n'engage pas uniquement les utilisateurs. Par contre coup, il engage l'éleveur, ce qui le met en difficulté sur plusieurs registres aussi bien dans sa capacité de production que dans une relation de domestication de l'animal qu'il n'a pour ainsi dire plus cours, sauf exception. En effet, dans le système agraire moderne, la faible part économique du cheval de trait justifie qu'il soit peu manipulé par l'éleveur et ceci d'autant plus que le marché de la boucherie comme unique horizon non seulement n'exige pas la socialisation de l'animal mais engagerait même plutôt l'éleveur à ne pas trop investir la relation à celui-ci pour privilégier la relation à la carcasse, dans une sage économie de l'exploitation, certes, mais aussi de l'affect. Comme nous l'avons fait remarquer précédemment, cet engagement d'une relation à l'animal signe le partage et la perte d'une forme de monopole exercé par la profession agricole : la transformation de la sphère de la consommation lui ôte l'exclusivité du contrôle de la production qu'il négocie généralement directement et seulement avec l'Etat.

S'il permet d'étudier différents rapports à l'animal (éleveur, éleveur-utilisateur, utilisateur) le dressage touche aussi directement un autre point sensible de l'actualité du cheval de trait : la question du modèle, ou plus exactement de la conformation du cheval. En effet, les caractéristiques morphologiques propres à faire une carcasse, un cheval lourd, ne sont pas propres à faire un cheval de trait ; au vrai, elles sont assez peu compatibles entre elles. La question du modèle renvoie directement , d'une part, au mode de production (on ne produit pas de la même façon un cheval lourd et un cheval de trait) ; à des choix techniques qui intéressent et mettent en jeu le système d'exploitation. D'autre part, elle renvoie non moins directement à l'organisation du monde de l'élevage, ainsi qu'en témoigne la tension des débats autour de la question de l'allègement. Il serait sans doute fécond de travailler dans le détail cette relation en miroir du corps du cheval au corps social qui le façonne.

Le dressage est la clé du développement du marché de l'attelage et tous les espoirs sont fondés sur lui : qu'il s'agisse du maintien voire du développement d'une production agricole mais aussi de la création d'emplois nouveaux liés à la diversification des utilisations à l'attelage et au développement de l'emploi du cheval de trait. Dans un registre différent mais concernant aussi la vitalité de la région comme celle de l'élevage du cob normand et du percheron, l'image du cheval de trait, très puissamment investie comme symbole identitaire et commémoratif, sert l'attrait touristique. Sa valeur patrimoniale opère à l'échelon local pour singulariser une région comme à l'échelon national, par la référence partagée à la société paysanne, permettant de fédérer autour de manifestations empreint de folklore un public toujours large et conquis d'avance.

Pour l'ensemble de ces raisons, on le voit, la socialisation du cheval de trait, son dressage se présente comme une entrée tout à fait pertinente pour servir l'observation d'une société en mouvement. Comment cette exigence est-elle mise en place (concours d'utilisation, de modèle, concours-achat d'étalons), comment s'imposent-elle aux éleveurs (obligation faite par les haras, mais qui par exemple n'est toujours pas observée par les éleveurs percherons, valorisation commerciale du cheval), comment réagissent ceux-ci, quelles solutions sont trouvées pour répondre à cette exigence (Maison du cob, entr'aide, etc…)? En analysant dans le détail quelques-unes des actions conduites autour du cheval cob normand et percheron où se trouve mise en scène la question du dressage, on peut prétendre atteindre l'objectif donné à la recherche : la connaissance précise du milieu et de la culture du cheval de trait en Normandie et l'analyse de la mutation en cours. Ce regard extérieur porté sur le monde du cheval de trait, neutre quant aux enjeux débattus et par sa vocation scientifique, pourrait ainsi être très utile à l'ensemble des acteurs concernés.